De l'organisation

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DE L 'ORGANISATlON

 

"Il faut (se convaincre) qu'on ne peut être à la fois contre et pour l'organisation. Il faut se résoudre à choisir... Pour ma part, je classe avec les anti-organisateurs, les organisateurs qui ont peur de l'organisation. C'est clair. Ainsi les choses se trouvent simplifiées. On sait où l'on va et avec qui on y va."

 

DE L'ORGANISATION
DANS SES PRINCIPES GENERAUX

 

Pour tout être de bon sens, raisonnable et raisonnant, marchant de ses deux pieds sur la terre des hommes, le principe même de l'organisation apparait comme l'évidence la moins contestable, la moins discutable.

Et, en fait, fort peu d'hommes nient cette nécessité - à part quelques individualistes se réclamant de Stirner. Mais ces individualistes - dont E. Armand fut jusqu'à sa mort le porte-parole le plus authentique - furent et demeurent logiques avec eux-mêmes: récusant le principe même de l'organisation, ils refusent d'adhérer à une organisation quelconque, serait-elle dépourvue de toutes structures.

Avec ces individualistes - peu nombreux, je le répète, mais parfaitement conséquents - pas de problèmes: anti-organisationnistes, ils affirment et proclament leur refus d'adhérer - et à plus forte raison de s'intégrer - dans une formation collective qui, même dépourvue de discipline contraignante, exprime la négation de leurs conceptions.

Les problèmes - et la confusion - commencent à partir du moment où des camarades se définissant comme individualistes, donc adversaires par principe de toute espèce d'organisation, prétendent néanmoins s'intégrer à celle-ci. Et pourquoi faire ? Pour y proclamer leur refus de s'organiser. De sorte qu'on peut affirmer que, ou bien ces camarades sont inconscients d'une telle contradiction - et c'est de la naïveté ; ou bien ils en sont conscients - et c'est de la duplicité.

Mais les problèmes et la confusion commencent également lorsque des camarades. qui se qualifient de communistes ou de syndicalistes. s'affirment partisans de l'organisation, mais ne s'introduisent au sein de celle-ci que pour lui interdire de se doter des structures essentielles et indispensables, en l'absence desquelles l'organisation n'est plus autre chose qu'un mot vide de sens. un fantôme et un mirage.

Enfin. ces dernières années, on a vu surgir une troisième catégorie d'anti-organisationnistes - disons de non-organisationnistes, puisqu'ils appellent eux-mêmes leurs groupes des non-groupes (?). Ces camarades, tout à la fois "spontanéistes" et plus ou moins teintés d'un certain vernis marxiste, plus ou moins inspirés par la philosophie (?) situationniste, professent une théorie d'une extrême et séduisante simplicité: la société actuelle est pourrie dans sa totalité ; il faut donc la détruire dans sa totalité. Et pour cela, "casser les baraques" (entendons les idéologies et les organisations existantes), toutes les baraques - y compris la baraque anarchiste... Après quoi, la spontanéité révolutionnaire se chargera de recréer de nouvelles formes organisationnelles...
Voyons donc et discutons les arguments de ces trois catégories d'anti-organisationnels, c'est-à-dire:
- les individualistes qui refusent l'organisation,
- les communistes qui admettent l'organisation, mais en refusent les structures essentielles,
- les "casseurs de baraques" qui veulent faire table rase, non seulement du passé, mais aussi du présent.


I LES INDIVIDUALISTES QUI REFUSENT L'ORGANISATION


Il n'y a pour moi, je le répète, d'individualistes conséquents que ceux qui n'adhèrent à aucune organisation. Quant aux autres je me garderai bien de leur dénier la qualité d'anarchistes.
Mais, envers ces camarades égarés dans l'antre maléfique des organisationnels, je n'userai ni de trémolos, ni d'accents de guitare: si je ne leur dénie pas la qualité d'anarchistes, je les accuse, eux et leurs amis, les organisateurs qui ont peur de l'organisation, par leur action insidieuse et dissolvante, d'avoir paralysé toute tentative d'organisation sérieuse en France comme dans les autres pays -sauf en Espagne où le communisme libertaire, à travers la C.N.T. et la F.A.I. a fait triompher le bon sens organisationnel contre la déraison des éternels coupeurs de mots en quatre.
Non: je ne leur conteste pas la qualité d'anarchistes. Mais le fait qu'ils se qualifient d'anarchistes, comme moi, parce qu'ils combattent, comme moi, le capitalisme, l'Etat et l'autorité ne suffit nullement à créer entre eux et moi une affinité idéologique sérieuse. Et cela tout simplement parce que le capitalisme, l'Etat et l'autorité sont également combattus par des partis politiques, des groupes apolitiques et des sectes religieuses qui n'ont absolument rien d'anarchistes. En fait, l'affinité idéologique commence, non dans la négation, mais dans l'affirmation.
Or, je me refuse à donner à ma conception de l'anarchisme un aspect purement négatif. L'action commune avec les individualistes est donc impossible pour la bonne raison que le militant anarchiste, qu'il soit syndicaliste, socialiste ou communiste, ne peut dissocier dans sa lutte le contre et le pour, la négation du monde existant et l'affirmation d'un monde nouveau.
C'est clair. On ne peut prétendre être à la fois individualiste et communiste: il faut choisir. Qu'après cela, toute confusion dissipée, nous nous retrouvions les uns et les autres réunis dans un colloque annuel, par une association du genre amicaliste, je n'y vois nul inconvénient, au contraire.


II LES COMMUNISTES QUI ADMETTENT L'ORGANISATION, MAIS...
A nos critiques ces camarades nous répondent ceci: "Vous nous accusez d'être des anti-organisationnistes : c'est faux. Nous avons simplement une conception de l'organisation différente de la vôtre".
Bien. Il nous reste alors à définir ce qu'est une organisation. Disons que l'organisation, ce sont, essentiellement. des prises de décision et de responsabilité, non seulement individuelles, mais aussi et surtout COLLECTIVES.
Si ces prises de décision et de responsabilité se situent seulementau niveau de l''individu, il est inexact, abusif et malhonnête de parler d'organisation, car organisation signifie NECESSAIREMENT communauté, collectivité.

Si ces prises de décision et de responsabilité se situent seulement au niveau du groupe, alors on peut parler d'organisation DU groupe, mais non pas d'organisation DES groupes, d'une organisation commune, collective.
Ceci précisé, continuons à définir l'organisation. De tout temps, les hommes se sont organisés: 1) pour produire; 2) pour répartir (très inégalement) la production; 3) pour combattre, soit pour se défendre, soit pour attaquer.
Pourquoi les hommes s'organisent-ils pour produire et distribuer comme pour combattre? Parce que, seule, l'organisation, en coordonnant les efforts de chacun au sein de l'ensemble, permet de parvenir à des résultats.
L'organisation a donc pour objectif l'efficacité et pour moyen la coordination. Jusque là, nous sommes tous, je pense, d'accord. Cependant. la coordination, pour aboutir à un résultat pratique, doit être conçue en fonction d'un plan d'ensemble, plan qui, intéressant tous les adhérents, ne peut être élaboré et adopté que par l'assemblée générale des membres de l'organisation ou, à défaut, de leurs délégués, c'est-à-dire par le Congrès.
Comment ce plan sera-t-il adopté? C'est ici que commence le divorce entre les tenants de l'organisation mais... et ceux de l'organisation sans mais. Au sein d'une communauté 1es décisions ne peuvent être prises que de deux façons: à l'unanimité ou à la majorité. A l'unanimité, disent les premiers, sinon vous imposez la dictature de la majorité sur la minorité. A la majorité, répondent les seconds, sinon vous imposez la dictature de la minorité sur la majorité.
Dialogue de sourds. En fait, l'unanimité serait la solution idéale - si elle était possible. Mais la diversité des pensées étant, l'unanimité n'est jamais réalisable. Dès lors une communauté qui adopte le principe de l'unanimité se condamne nécessairement à l'immobilisme et à la stagnation -pour la bonne raison qu'elle ne prend jamais de décisions majeures. Ce refus déguisé de s'engager collectivement vide l'organisation de toute substance et rend inutile les assemblées annuelles.
Le recours à l'unanimité a pour but de préserver l'unité, le vote étant, parait-il, générateur de scissions. L'argument ne vaut rien et l'expérience de la F.A. le prouve: depuis sa création. le vote a été rigoureusement exclu, ce qui n'a empêché ni les départs individuels ou en groupes. ni les scissions successives.
Lors d'un ancien Congrès, un adversaire des décisions majoritaires - et donc du vote - s'était écrié: "Les anarchistes votent avec leurs pieds". C'est vrai -mais pas seulement pour les anarchistes. Et qu'il y ait décision majoritaire ou absence de décision ne change rien à l'affaire. En fait, ou les membres d'une organisation ont une suffisante cohésion idéologique pour accepter une décision majoritaire et l'appliquer, ou cette cohésion n'existe pas - et on ne peut plus parler d'organisation, mais seulement d'un rassemblement hétéroclite d'individus aux pensées non seulement divergentes, mais opposées, association incohérente que sa nature même condamne à de périodiques éclatements - sans qu'il soit nul besoin à un vote d'intervenir.
En fait, aucune société ne pourrait survivre à un refus de prendre des décisions que commandent la vie collective quotidienne. Et le recours à l'unanimité, qui est le refus de prendre des décisions, condamne toute organisation à l'immobilisme.
C'est donc dans la prise de décision collective que se situe l'une des structures essentielles de l'organisation, je dirai même LA structure essentielle. Dans la seconde partie de cette étude, je montrerai que c'est également au niveau des prises de décision que se distinguent et se différencient les organisations autoritaires et libertaires.

 

III LES "CASSEURS DE BARAQUES"...
Cette tendance est née récemment et se recrute principalement en milieu étudiant. Elle est une réaction des jeunes contre les "vieux", les "bonzes", les "bureaucrates" de toutes les organisations, accusés de s'être plus ou moins endormis dans une quiétude ronronnante.
Mais cette tendance ne se définit pas seulement par ce conflit de générations. Si la plupart des propos de ces jeunes militants sont exaspérants par leur outrance et leur déraison, voire par leur caractère injurieux, ils n'en émettent pas moins certaines vérités, peut-être déplaisantes, mais qu'il serait inutile et maladroit d'ignorer. -"
Ainsi, il est vrai que:
- Toutes les organisations dites de gauche" politiques ou syndicales, s'étaient laissées embourber dans le système de la société de consommation. Le Parti communiste était devenu un opposant respectueux de Sa Majesté et la C.G.T. avait accepté sans la moindre protestation l'interdiction des manifestations sur la voie publique, et le sabotage du droit de grêve par l'ahurissant procédé du préavis. Et ce qu'avaient accepté et subi des organisations comptant plusieurs millions d'adhérents, il a suffi à quelques milliers d'étudiants résolus déferlant dans les rues de Paris pour faire sauter ces dérisoires barrières.
- En ce qui concerne les groupuscules dits gauchistes, la situation n'était pas plus brillante: derrière une phraséologie plus ou moins révolutionnaire, des militants s'agitaient dans le vide. Les trotskystes se livraient à leur jeu favori qui consiste à s'éparpiller en chapelles rivales; et les maoïstes apprenaient religieusement les versets de la nouvelle Bible marxiste-léniniste en se recueillant devant l'icône du nouveau Rédempteur.
- Les anarchistes ne se distinguaient de l'immobilisme ambiant que pour se rendre chaque année à leur Congrès. Congrès au cours duquel Maurice Fayolle faisait régulièrement son petit numéro "organisationniste", à quoi les "anti-organisationnistes", non moins régulièrement répondaient avec une calme, fraternelle et indulgente ironie que, les choses étant ce qu'elles étaient et l'unanimité non réalisable, il convenait de remettre la discussion à l'année suivante...
- Enfin, il est exact que toutes les organisations, politiques, syndicales et anarchistes, autoritaires et libertaires, bien ou mal organisées, n'ayant pas réussi, ni même tenté de soulever la plus petite vague, ce fut un noyau de jeunes anarchistes inorganisés qui fit jaillir une lame de fond.
Voilà: ces quelques vérités indiscutables et incontestables dites et admises, je veux, à mon tour, faire valoir quelques arguments élémentaires.
- Le fait que toutes les organisations aient sombré dans un immobilisme conservateur n'implique pas que l'organisation soit mauvaise en soi, mais que celle-ci doit, d'une part, rejeter les causes paralysantes, telles que l'absence de décisions collectives et la bureaucratisation de fait par le réinvestissement trop prolongé de mêmes responsables; d'autre part, adopter des formes revivifiantes, telles le renouvellement accéléré par l'accession de jeunes militants à des postes de responsabilité et une liaison fédérale souple, mais réelle qui, tout en laissant" toute initiative au niveau du groupe, permet la coordination de l'ensemble.
- L'action d'une faible minorité inorganisée, mais active et résolue, peut servir de détonateur et, dans certaines circonstances propices, entrainer les masses dans une action révolutionnaire. Mais une telle action, déclenchée sur des mots d'ordre purement négatifs, ne peut aboutir à aucun résultat positif. En juin 68, en raison de la faiblesse des minorités révolutionnaires et de l'absence de toutes solutions constructives, il est vraisemblable que le succès du mouvement aurait débouché, au mieux, sur un duo Mittérand-Mendès ou, au pire, sur une dictature communiste.
- L'inorganisation mène tout droit à la défaite et à l'égorgement des militants dans un contexte révolutionnaire. Exemple: l'Allemagne, la Hongrie, la Bulgarie, la Russie d'après la guerre de 14-18 - sauf l'Ukraine, mais Makhno et ses compagnons, bien organisés eux, furent finalement anéantis, trahis par l'inorganisation générale des anarchistes, partout décimés par la réaction ou les bolchéviks.
- Je crois à la spontanéité populaire et à l'initiative des masses engagées dans une action révolutionnaire. mais à une condition : qu'on ait auparavant donné à ces masses une nourriture idéologique. Ainsi, en Espagne, au lendemain du 18 juillet 1936, le peuple espagnol put prendre en main sa destinée dans de larges secteurs PARCE QUE, depuis de longues années, la C.N.T. et la F.A.I. avaient popularisé chez lui les principes constructifs du communisme libertaire.
C'est pourquoi, je répète à nouveau que, chez un anarchiste authentique, le CONTRE et le POUR sont indissociables. En fait le refus de l'organisation conduit, soit à l'immobilisme, soit à l'échec à travers une révolution, peut-être déclanchée par des inorganisés, mais sûrement confisquée par les autoritaires.
S'organiser, c'est donc, aujourd'hui. le moyen de combattre efficacement et, demain, la condition indispensable du succès.


DE L'ORGANISATION
DANS LES PERSPECTIVES DU MONDE MODERNE

Le contre et le pour sont indissociables: c'est une évidence que depuis Proudhon, tous les théoriciens de l'anarchisme social ont répété inlassablement.
Les anarchistes, qui luttent contre la société actuelle, proposent donc une civilisation nouvelle reposant sur d'autres critères. Lesquels? Ce sont:
- L'égalité et la solidarité.
- La non-autorité ou égale liberté.
- La gestion directe et le fédéralisme.
- L'union dans la diversité.

l L'EGALITE ET LA SOLIDARITE
Disons que ces deux termes sont quasi-synonymes, en tous cas inséparables. La solidarité sans l'égalité ne dépasse pas l'insultante charité du possédant envers le possédé; l'égalité sans la solidarité ne peut être qu'un mythe, une illusion politique, mais non une réalité économique.
Il n'existera donc jamais de société anarchiste si ces deux concepts n'entrent pas dans la pratique quotidienne, ne s'inscrivent pas dans les structures fondamentales.
En effet, le système du profit individuel, base essentielle sur laquelle repose la société capitaliste et, sous une forme un peu différente, la société marxiste, ne pourra être aboli que dans la mesure où s'implantera dans les masses une pratique éga1itariste et solidariste, l'une étant la condition de l'autre, car, je le répète, la solidarité de tous est la condition de l'égalité de chacun.
Rêve? Utopie? Projet irréalisable? Non: je suis au contraire convaincu de sa réalité prochaine. Car, à travers les formes politiques rétrogrades et retardataires des régimes présidentiels, des "pouvoirs personnalisés", dans l'évolution même du monde, il est perceptible que la grande revendication de ce siècle finissant est. au-delà d'une amélioration des conditions matérielles de la vie. Celle d'une immense et universelle aspiration vers l'égalité.
Cette aspiration, parfois exprimée, parfois confuse, est sensible partout, de l'Occident à l'Orient et du Septentrion au Midi, dans tous les domaines, aussi bien en politique qu'en économie. Socialement, elle s'exprime, au-delà d'une "participation" déjà dépassée, par une exigence de gestion, c'est-à-dire de socialisation. D'une manière négative, elle est présente dans la revendication ouvrière de salaires toujours plus élevés, justifiant ainsi ces propos prophétiques de Proudhon: "C'est l'ouvrier... demandant perpétuellement une augmentation de salaire, parce que ni lui, ni son patron ne comprennent que, hors l'égalité, le salaire est toujours insuffisant".
Ainsi. avant même sa matérialisation dans les faits, l'égalité devient peu à peu une exigence morale qui pénètre lentement la masse et qui, encore confuse aujourd'hui, surgira demain d'un élan irrésistible dans un mouvement révolutionnaire. Notons d'ailleurs que cette exigence d'égalité s'est exprimée plus ou moins expressément, mais avec vigueur, à travers les révoltes estudiantines, aussi bien dans les pays sur-industrialisés à haut niveau de vie, que dans les pays sous-développés où la richesse d'une minorité insulte la misère du grand nombre.
Ainsi, nullement utopique, déjà perceptible dans le murmure populaire, l'égalité et son support indispensable, la solidarité, seront les bases morales et économiques sur lesquelles s'édifiera une civilisation nouvelle, la société anarchiste -dont il nous appartient, par l'organisation et la propagande, de hâter l'avènement.


II LA NON-AUTORITE OU EGALE LIBERTE
Cette exigence morale d'une égalité entre tous les membres d'une communauté a pour conséquence de mettre en question, de nier et de combattre le principe hiérarchique sur lequel repose toutes les sociétés autoritaires.
En effet. l'égalité implique en premier lieu une liberté égale et cette liberté égale est absolument inconciliable avec l'organisation pyramidale, avec la notion du "chef", du "dirigeant", du "gouvernement" qui, dictatorial ou démocratique, imposé ou élu, est identique dans son essence comme dans son expression politique: il ordonne, impose, dirige, gouverne "d'en haut", du sommet de la pyramide, par voie autoritaire, contraignante, répressive.
L'égale liberté détruit l'autorité. Sa réalité exige que le "pouvoir" demeure fixé, divisé, "parcellarisé" à la base, sans possibilité de s'envoler vers les sommet où, nécessairement, il se despotise.
Une précision: c'est intentionnellement que j'ai employé le double terme égale liberté. En effet, j'ai écrit maintes fois et je le répète à nouveau. Qu'aucune société n'est concevable, ni viable si ses membres se refusent à observer et à pratiquer les disciplines élémentaires et indispensables qui conditionnent toute vie sociale. Je ne suis pas individualiste: je laisse donc aux partisans de cette doctrine le soin de revendiquer une liberté totale. Pour ma part. je pense que la vie en société exige de chacun une limite à l'exercice d'une liberté qui, pratiquée sans frein, alors même qu'elle ne serait pas directement préjudiciable à autrui, mettrait en péril la cohésion de la communauté. Qui n'accepte pas cette limitation naturelle et cette discipline nécessaire n'a qu'à aller s'installer dans une île déserte - le monde est vaste. Par contre, il est juste, nécessaire et indispensable que toute la liberté disponible soit répartie également entre chacun, que chacun dispose, dans tous les domaines, de la même quantité de liberté.

 

III LA GESTION DIRECTE ET LE FEDERALISME
On vient de voir que la pratique de l'égale liberté détruit l'exercice de l'autorité: elle implique donc l'existence de la gestion directe des intéressés à la base. L'instauration de la gestion directe détruit à son tour la hiérarchie des fonctions. De sorte que, nécessairement, la conjugaison de l'égale liberté et de la gestion directe fait disparaître la direction centralisée: l'Etat, remplacé par des structures fédéralistes.
La gestion directe et, ne l'oublions pas, collective, c'est en fait et plus exactement la socialisation généralisée. C'est l'organisation à la base, "sur le tas" qui, partant de l'atelier, du bureau et de la ferme; du quartier et de la commune, s'élève à travers les fédérations locales, régionales, nationales; d'industries et agricoles; de production. de distribution et d'administration, jusqu'à des organismes généraux, non de direction, mais de planification et de coordination.
Plusieurs camarades, s'inspirant des travaux de nos anciens, ont tenté de définir et d'illustrer ces projets d'organisations fédéralistes et libertaires dans le contexte du monde moderne. Citons Pierre Besnard, Georges Valois, Gaston Leval, Britel... Tous ces schémas se ressemblent plus ou moins: ils peuvent varier dans leurs modulations, mais les lignes essentielles demeurent identiques.
Naturellement. ces chercheurs furent attaqués et accusés d'autoritarisme par ceux qui, parmi les anarchistes, à l'approfondissement d'une théorie, préfèrent le confort intellectuel des généralités au sein desquelles l'imprécision et le vague s'habillent des parures des hautes spéculations philosophiques.
Laissons-les à ces jeux stériles. En fait, il est difficile de schématiser les structures d'une société fédéraliste et d'exprimer sans équivoque ce qui différencie une organisatio
n libertaire d'une organisation autoritaire.
A mon avis, cette différenciation ne peut se distinguer, à l'usage, que dans la pratique quotidienne des jours successifs: il n'y a pas de miracle. D'ailleurs, la perfection n'étant pas de ce monde, ni même la maturité définitive - seule. La mort l'est - des modifications continuelles, résultant de l'expérience permanente, viendront améliorer sans cesse et transformer les structures initiales.
Comment peut se distinguer une organisation libertaire d'une organisation autoritaire? A ceci: la base, c'est-à-dire l'ensemble des membres de la communauté, devront élire des délégués pour les représenter aux différents niveaux régionaux, nationaux, internationaux; et dans les différentes branches industrielles, agricoles, administratives. Tout le problème se condensera dans le fait de savoir si ces délégués seront investis d'un "pouvoir" de décision ou seulement d'une mission exécutive.
Dans le premier cas, il y aura un transfert du pouvoir de la base aux échelons supérieurs et, fatalement, à terme, une hiérarchisation et une centralisation du pouvoir au sommet, au sein des organismes généraux qui, de planificateurs et de coordinateurs, se transformeront en "dirigeants", en "gouvernement par le haut", c'est-à-dire que seront recréées toutes les conditions d'une société autoritaire, hiérarchisée et centralisée - un Etat. Et le fait que les délégués auront été élus librement ne changera rien à l'affaire: un esclave, fut-il volontaire, est toujours un esclave.
C'est donc une condition indispensable pour instaurer une société non-autoritaire, non hiérarchisée, non-centralisée, que le SEUL pouvoir qui compte vraiment, celui de prendre des décisions, demeure fixé à la base, également divisé entre tous les membres de la communauté. L'homme qui abandonne ce droit, même provisoirement (et, en ce domaine, le provisoire devient très vite définitif...) renonce à sa qualité de "souverain", d'homme à part entière et se place en condition de vassalité.

 

IV L'UNION DANS LA DIVERSITE
Le fédéralisme implique nécessairement l'autonomie des groupes sociaux, professionnels et ethniques, c'est-à-dire une libre et autodétermination des entreprises, des usines, des fermes, des régions, etc... Et le droit à l'autonomie entraine celui à la sécession.
Cependant, qu'on ne s'y trompe pas: une révolution libertaire courrait tout droit à un désastre si les désirs sécessionnistes des uns et des autres triomphaient des nécessités de l'union, si les égoïsmes particuliers devaient surclasser la solidarité de l'ensemble. En cédant au vertige des "indépendances", on n'avance pas dans l'Histoire, on recule: ce serait un retour au clan, à la tribu. À un nationalisme de groupe, de clocher, de communes ou de régions, tout aussi absurde que l'autre, le grand, celui qu'installe en ce pays le centralisme jacobin.
De même que le patriotisme idéologique est devenu un anachronisme, l'autarcie économique est irréalisable dans le monde moderne, même au niveau des grands ensembles, à plus forte raison au niveau des petits groupes. L'avenir heureux de l'humanité n'est pas dans l'éparpillement mais au contraire dans l'union et la solidarité de tous les groupes, de toutes les communes, de toutes les ethnies, de tous les peuples. Si une révolution libertaire ne faisait pas prédominer cet esprit d'union et de solidarité sur les forces dispersives qu'engendrent les désirs d'indépendance, si la révolution libertaire n'anéantissait le patriotisme de la nation que pour susciter des patriotismes locaux de clocher, alors l'échec serait inévitable et sans recours.
Autonomie et indépendance sont des termes contradictoires. La première est l'essence du fédéralisme, la seconde en est la négation: on ne fédère pas des patries indépendantes, on fédère des peuples et des ethnies libres, autonomes et solidaires.
Ainsi se réalisera l'union dans la diversité, l'union et non l'unité, qui étouffe toute expression originale au sein d'un centralisme uniformateur et stérile.


CONCLUSIONS
En conclusion, je dirai que l'organisation est utile, nécessaire, inévitable.
- Elle est utile parce qu'elle permet la communication des pensées et la confrontation des idées.
- Elle est nécessaire parce qu'elle permet l'expérience permanente, l'union des efforts et la répartition des tâches.
- Elle est inévitable parce que l'homme est un animal social, qu'il ne peut survivre hors de la société et qu'aucune société ne peut exister sans une organisation qui la structure.
Mais les hommes peuvent choisir entre:
- L'organisation autoritaire qui les dépouille de leur souveraineté.
- L'organisation libertaire qui libère les individus tout en les unissant dans la grande solidarité de l'espèce.
Je ne prétends pas que la seconde solution soit la plus facile: il est plus difficile d'être un homme libre et responsable qu'un esclave obéissant.
Mais il faut choisir.
Aujourd'hui pour l'organisation du mouvement.
Demain pour l'organisation de la société.

"... il ne faut tout de même pas passer le temps à discuter. Il faut décider et, surtout. agir. La majorité va de la moitié plus un à l'unanimité moins un. Que fera-t-on si un seul s'oppose à l'ensemble ? N'aurait-on pas le droit de dire, si on acceptait de ne rien faire parce que cette unité s'opposerait à l'application de la décision, que c'est elle qui imposerait sa dictature à tous? " (cette citation, ainsi que celle placée en tête de cette étude, sont toutes deux extraites du livre de Pierre Besnard, Le Monde Nouveau).

 

  texte suivant  : L'idéologie et l'organisation

(numérisation du texte : SP)

 

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