Les raisons de l'immobilisme

Publié le par la-critique-libertaire.over-blog.com

  Ce premier texte est une tentative d'analyse des raisons de l'immobilisme dont est victime le mouvement libertaire.

 

Plutôt que de parler de mouvement anarchiste il serait d'ailleurs plus judicieux de parler de milieu anarchiste tant ce mouvement est replié sur lui-même et impénétrable à la compréhension des personnes qui lui sont extérieures.

Ce « mouvement » a ses codes, étant un bel idéal il a attiré les artistes qui lui ont donné des écrivains, des poètes, des chanteurs. Cette littérature, ces chansons, font partie de son histoire qui n'est pas seulement une histoire des luttes de la classe ouvrière et qui, il est vraie est passionnante en elle-même et que l'on peut perdre une vie à savourer.

Ce bel idéal a aussi attiré les individualités, des personnes au fort caractère, parfois géniaux, parfois terroristes, et l'histoire du mouvement libertaire ressemble parfois plus à la succession de ces vies individuelles qu'au récit d'une classe en lutte pour ses droits. Et le récit de la vie de ces individualités singulières vient à son tour enrichir la littérature du mouvement.

 

L'un des mythes les plus significatifs de l'état de décomposition politique avancé du mouvement est le mythe de l'unité. Il existe un fantasme comme quoi si les anarchistes étaient tous unis, ils seraient enfin écoutés.

Ce mythe caractérise des gens qui se pensent comme une communauté culturelle et non pas comme une idéologie révolutionnaire. Cela sous-entend que nos images culturelles communes sont plus importantes que nos orientations politiques respectives, souvent divergentes.

 

Pourtant le mot anarchisme regroupe un vaste éventail de représentation de l'idéal de société.

Il y a ceux qui pensent que la révolution ne viendra jamais, qu'il faut simplement préserver le bel idéal libertaire. Il y a ceux qui ne veulent aucune contrainte, plus d'institutions, un monde totalement nouveau où la liberté individuelle serait sensé régler tous les problèmes inter-individus alors que d'autres veulent changer les institutions et les pensent malheureusement indispensable à toute vie en société. Ils y a ceux qui ne veulent plus du vote comme moyen de décision, qui veulent le remplacer par le consensus à l'échelle de la société. Il y a ceux qui veulent une organisation solidement structurée, ceux qui veulent une organisation lâche, simple organe de liaison entre individus, ceux qui ne veulent pas d'organisation du tout...

 

Et toutes ces positions s'appuient sur des interprétations différentes des deux principes fondamentaux de l'anarchisme: la liberté et l'égalité.

Quelle pagaille c'eut été si nous avions eu plus de fondamentaux!

 

Ces variations viennent donc de la façon d'interpréter les principes d'égalité et de liberté.

On peut concevoir la quête de liberté comme une quête solitaire, individuelle qui se mène dès aujourd'hui et de ce fait, contre le monde entier. On tombe là dans l'individualisme égoïste qui consiste à tenter de se libérer soi-même sans penser à libérer les autres. C'est une réforme individuelle et philosophique qui ne vise en rien à changer le monde. En somme, l'égalité passe à la trappe pour ne garder que la liberté interprétée sous son angle individuel le plus libéral: moi contre les autres. On en vient à nier la société et tout ce qui fait la vie en communauté : la justice, la décision prise en commun... Il est alors facile de crier « ni dieux ni maîtres! » à la face du monde. Mais rien de constructif n'en sortira jamais.

Ce genre d'individu ne veut pas s'organiser ou s'il y consent c'est pour rencontrer des congénères, des gens aussi asociaux que lui, mais certainement pas pour changer le monde.

Ces gens nuisent à l'anarchisme en ce qu'ils constituent des stéréotypes et des épouvantails. Ils véhiculent des clichés sur l'anar éternel râleur, seul contre tous, blasé, et généralement se complaisent dans ce stéréotype.

 

Et puis il y a ceux qui savent que la liberté et l'égalité ne seront jamais atteintes par de belles phrases ou par des révoltes individuelles. Ceux-là savent qu'il faut présenter un projet de société et non un idéal de société sans prise avec la réalité actuelle.

Car le problème des stéréotypes est aussi qu'ils véhiculent une vision mystique, merveilleuse, fantasmée, de la société que nous voulons. Quand ils exposent leur vision de la société libertaire, ils racontent une société idéale où chacun aurait une tâche, où nous vivrions en symbiose les uns avec les autres, où chacun trouverait sa place naturellement. Mais ils se préoccupent rarement du monde concret. L'interlocuteur n'a pas l'impression d'une société possible, il n'arrive pas à percevoir en quoi cette société est issue de celle dans laquelle nous vivons. On a plus l'impression qu'on nous raconte une histoire merveilleuse où chacun serait heureux plus qu'une structure sociale viable dès demain si les conditions s'y prêtaient.

 

Ces visions opposées créent des discussions interminables entre militants pour savoir quelle interprétation des principes est la plus juste, la plus belle ou la plus réalisable. Mais il est rarement question de discuter du vrai problème: comment propager ces idées. Parce que cela forcerait à avoir des positions irréconciliables et à agir vraiment vers le monde extérieur au milieu, et par conséquent, à se frotter à la réalité. Ce qui détruirait une bonne partie des visions que portent nombres d'anarchistes, certaines conceptions étant trop idéalistes ou coupé des réalités des « gens normaux ».

 

Ce dont le mouvement a besoin, c'est d'un retour du politique dans ce qui n'est plus qu'une communauté d'idées anémique et impuissante. Pour cela, une sérieuse critique des militants qui le composent s'impose...

 

SP

 

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